Autonome, électrique et fonctionnant de nuit, le robot pourrait à terme limiter certains passages de tracteurs dans les vignes.
À Bligny, le domaine Edouard Duval teste un robot autonome capable de lutter contre certaines maladies de la vigne grâce aux ultraviolets. Au-delà de la prouesse technologique, l’expérimentation illustre les profondes mutations qui attendent le monde agricole.

Dans les rangs du domaine Edouard Duval à Bligny, le silence de la nuit n’est troublé que par le léger déplacement d’un engin atypique. Un robot autonome enjambe les rangs de vigne et diffuse une lumière violacée au-dessus des ceps. À première vue, une machine expérimentale de plus dans les vignes champenoises. En réalité, un test grandeur nature d’une technologie qui pourrait transformer en profondeur les pratiques viticoles.

Développé par la société anglaise Saga Robotics, le robot Thorvald utilise des rayons ultraviolets de type UV-C pour agir sur les maladies de la vigne. L’objectif : limiter le développement de l’oïdium et, dans une moindre mesure, du mildiou, deux pathogènes majeurs du vignoble.
« Les UV-C ont plusieurs effets. À certaines longueurs d’onde et intensités, ils stimulent les défenses naturelles de la vigne. Et à la dose utilisée ici, ils ont aussi un effet suppresseur sur l’oïdium », explique Julian Reneaud, chef de culture du domaine.
Contrairement à d’autres solutions déjà testées en Champagne, la machine ne se contente pas de stimuler la plante : elle agit directement sur les champignons. Le principe repose sur l’exposition nocturne aux UV-C, qui endommagent l’ADN des pathogènes.

Une alternative aux passages de tracteurs

L’expérimentation s’inscrit dans une stratégie déjà engagée depuis plusieurs années par le domaine. Certifié Haute Valeur Environnementale (HVE) et Viticulture Durable en Champagne (VDC), le vignoble a supprimé herbicides et insecticides et limite au maximum les produits phytosanitaires.

Mais la question centrale reste celle des passages dans les vignes. « Quand il pleut plusieurs fois par semaine, il faut parfois traiter trois fois », rappelle Julian Reneaud. « Cela veut dire du tassement des sols, des passages de tracteurs répétés, de la pénibilité pour les équipes. »
Dans ce contexte, ce robot est vu comme un outil complémentaire. Électrique, léger et autonome, il limite l’impact sur les sols et fonctionne exclusivement de nuit, lorsque les conditions sont optimales pour les UV-C. L’essai mené tout au long de la saison doit permettre d’évaluer précisément son efficacité en conditions réelles. Aucun bilan n’est encore tiré, mais le domaine envisage déjà « l’investissement dans cette nouveauté », si les résultats sont concluants.
Une parcelle unique pour tester l’innovation

Le site de Bligny offre un cadre particulier pour ce type d’expérimentation : une parcelle d’un seul tenant de 30 hectares, rare en Champagne. Une configuration qui permet des essais comparatifs, sur des conditions homogènes.

« C’est une vraie chance pour tester ce type de technologie », souligne le chef de culture. « On peut comparer des modalités sur des surfaces importantes, avec les mêmes sols et les mêmes conditions de culture. »

Le robot utilisé ici n’a pas été initialement conçu pour la vigne champenoise. Développé pour des cultures à rangs plus larges, notamment aux États-Unis, il a été adapté aux contraintes locales.
Au-delà de l’expérimentation technique, Julian Reneaud, qui occupe ce poste depuis plus d’un an, voit dans ces innovations les prémices d’un changement bien plus large.

« Aujourd’hui, il est difficile de trouver des gens qui veulent passer leur journée sur un tracteur », constate-t-il. « Dans dix ans, je pense que la viticulture sera très différente. »

Selon lui, une partie des opérations pourrait être pilotée à distance. « On peut imaginer quelqu’un dans un bureau qui supervise des drones ou des robots, terrestres ou aériens. » Certains systèmes testés à l’étranger vont déjà dans ce sens : détection automatisée des maladies, intervention ciblée, traitements localisés déclenchés en temps réel. Une agriculture de précision où l’intervention humaine se déplace progressivement du terrain vers le pilotage. « Il faut juste que, d’un point de vue réglementaire les choses évoluent pour la partie drone volant et pour la partie ensuite évolution des mentalités. Il faut que l’on puisse avoir des gens qui se disent ❝les tracteurs, c’est fini❞. C’est une évolution qui va se mettre en place et qui se fera de toute façon, de gré ou de force. ». « Quand les agronomes regarderont les années 2000, ils se demanderont comment on pouvait encore travailler uniquement avec des tracteurs », glisse-t-il.

Une transition déjà en marche

Pour le domaine Edouard Duval, cette expérimentation s’inscrit dans une démarche plus large de réduction de l’impact environnemental et d’adaptation aux contraintes futures : climatiques, réglementaires et humaines. Reste la question de l’équilibre économique et organisationnel. Ces technologies nécessitent encore des investissements importants, une montée en compétences et une évolution des métiers.
Mais pour Julian Reneaud, le mouvement est enclenché. « L’agriculture telle qu’on la connaît est en train d’évoluer. Ce n’est pas une question de choix, c’est une question de temps. »